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Le CRL en Limousin a consacré son numéro 22 de Machine à feuilles à la place de l’éditeur aujourd’hui au sein de la chaîne du livre.
Nous vous invitons donc à retrouvez plusieurs articles de ce numéro abordant ce thème :
• Quelle est la différence entre l’édition à compte d’auteur et à compte d’éditeur ?
• Un entretien avec le journaliste et critique littéraire Daniel Martin (La Montagne) sur les liens entre éditeurs et critiques littéraires.
• Un entretien avec Jan dau Melhau, responsable des Edicions dau chamin de Sent-Jaume et héritier de l’œuvre de Marcelle Delpastre.
• Un entretien avec Jean-Louis Escarfail, responsable des Éditions Le bruit des autres.
Édition et compte d’auteur
(par Fanny Duban et Olivier Thuillas)
Le CRL en Limousin s’est donné, entre autres, pour mission de défendre et de valoriser la production éditoriale des maisons d’éditions de la région Limousin. Notre rôle est également de conseiller les auteurs dans la recherche, souvent longue et parfois démoralisante, d’un éditeur. Devant la prolifération de l’édition à compte d’auteur, il nous a semblé intéressant de préciser, du point de vue juridique, la différence entre un contrat d’édition (l’éditeur assume la totalité des charges de l’édition de l’ouvrage) et un contrat à compte d’auteur, qui est assimilé à une prestation commerciale.
Garant de la place et du rôle indispensable de chacun des professionnels de la chaîne du livre, le CRL en Limousin défend l’idée que c’est le rôle de l’éditeur d’accepter ou de refuser un manuscrit, et donc de consacrer un auteur.
Le CRL en Limousin ne saurait donc en aucun cas valoriser des ouvrages édités à compte d’auteur.
Fondement juridique pour différencier le contrat d’édition et le contrat à compte d’auteur :
Article L132-1
Le contrat d'édition est le contrat par lequel l'auteur d'une oeuvre de l'esprit ou ses ayants droit cèdent à des conditions déterminées à une personne appelée éditeur le droit de fabriquer ou de faire fabriquer en nombre des exemplaires de l’œuvre, à charge pour elle d'en assurer la publication et la diffusion.
Ce contrat est soumis à un régime défini par le code de la propriété intellectuelle quant à son mode de cession des droits , de rémunération…
Par contre :
Code de la propriété intellectuelle : Article L132-2
• Ne constitue pas un contrat d'édition, au sens de l'article L. 132-1, le contrat dit à compte d'auteur.
• Par un tel contrat, l'auteur ou ses ayants droit versent à l'éditeur une rémunération convenue, à charge par ce dernier de fabriquer en nombre, dans la forme et suivant les modes d'expression déterminés au contrat, des exemplaires de l’œuvre et d'en assurer la publication et la diffusion.
• Ce contrat constitue un louage d'ouvrage régi par la convention, les usages et les dispositions des articles 1787 et suivants du code civil.
Code Civil : article 1787 et suivants
1787 : Lorsqu’on charge quelqu'un de faire un ouvrage, on peut convenir qu'il fournira seulement son travail ou son industrie, ou bien qu'il fournira aussi la matière. Si, dans le cas où l'ouvrier fournit la matière, la chose vient à périr, de quelque manière que ce soit, avant d'être livrée, la perte en est pour l'ouvrier, à moins que le maître ne fût en demeure de recevoir la chose.
1789 : Dans le cas où l'ouvrier fournit seulement son travail ou son industrie, si la chose vient à périr, l'ouvrier n'est tenu que de sa faute.
1790 : Si, dans le cas de l'article précédent la chose vient à périr, quoique sans aucune faute de la part de l'ouvrier, avant que l'ouvrage ait été reçu et sans que le maître fût en demeure de le vérifier, l'ouvrier n'a point de salaire à réclamer, à moins que la chose n'ait péri par le vice de la matière.
1791 : S'il s'agit d'un ouvrage à plusieurs pièces ou à la mesure, la vérification peut s'en faire par parties : elle est censée faite pour toutes les parties payées, si le maître paye l'ouvrier en proportion de l'ouvrage fait.
Le régime du contrat à compte d’auteur échappe donc à celui du contrat d’édition. L’auteur ne bénéficie d’aucune des dispositions favorables du contrat d’édition et supporte les risques de sa publication. Les deux régimes ne doivent pas être confondus.
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« Le travail de journaliste littéraire est un métier à part entière »
(entretien avec Daniel Martin,
journaliste à La Montagne-Centre-France)
Olivier Thuillas pour Machine à feuilles : Au milieu d’une production pléthorique de livres, quel est le rôle d’un journaliste littéraire ?
Daniel Martin : Je me considère plutôt comme un passeur, celui qui attire l’attention des lecteurs sur les titres qui lui paraissent intéressants. Je n’ai jamais su choisir entre chroniqueur et critique. Chroniqueur c’est un peu administratif, critique trop universitaire. Alors que dans passeur, il reste l’idée du bouche-à-oreille, du simple conseil entre lecteurs.
MAF : Qu’est-ce qui guide votre choix dans la décision de défendre tel livre plutôt que tel autre ?
DM : D’abord et comme tout le monde, je suis fidèle à des auteurs, des éditeurs, voire à certains traducteurs. Je suis également sensible aux couvertures, à la forme des livres etc. Ensuite, je lis et je choisis de parler de tel ou tel. Rarement de livres qui me déplaisent par manque de place, plus souvent de livres qui me plaisent. Quel que soit le genre, je reste fidèle au principe de Jean-Jacques Brochier, directeur « historique » du Magazine littéraire, qui disait connaître « deux sortes de littérature, la bonne et la mauvaise ». Si bien que je peux défendre de la littérature populaire, qu’elle soit policière ou non, comme un roman de facture très classique, ou de ces textes que l’on dit « difficiles ». Le plaisir est dans la diversité ! J’attends d’un livre qu’il soit bien écrit et ouvert, c’est-à-dire qu’il porte des idées ou des propositions formelles. Un autre critère important est économique. Les livres sont chers. J’évite de vanter des ouvrages qui peuvent aisément attendre une reparution en poche !
MAF : Quelle confiance accordez-vous aux éditeurs ? Quelles sont vos relations avec eux ?
DM : J’ai beaucoup de respect pour les éditeurs. J’admire leur travail. Ce qui me permet de les critiquer d’autant plus facilement, vous connaissez l’adage, « il n’est pas d’éloge flatteur… » Plus sérieusement, quand on fait ce métier, on devrait pouvoir travailler sur l’ensemble de la production pour en apprécier les grands mouvements, percevoir les tendances, déjouer les effets de modes. Ce qui est pratiquement impossible. Donc, je reste plus particulièrement attentif à la production de certains éditeurs auxquels je suis fidèle depuis toujours : POL, Phébus, Minuit, L’Olivier, Le Seuil, Gallimard, Le Dilettante, etc. Ce qui ne veut pas dire que je fais un papier sur chacun de leurs livres. Par exemple, je suis un gros lecteur d’Actes Sud pour tout ce qui concerne la littérature étrangère : rien ne m’a plu depuis le début de l’année et je n’en ai pas parlé. Alors que depuis quelques semaines tout est bon chez eux. Les romans de Tim Parks et Mark Costello sont même carrément exceptionnels !
Cela dit, je suis parfaitement conscient de privilégier une petite trentaine de grandes maisons, celles qui ont déjà pignon sur rue, celles où paraissent l’essentiel des ouvrages de fiction, là où je vais trouver l’offre la plus large et la plus diversifiée. Travailler pour les petites maisons est plus difficile. Qu’elles soient installées à Paris ou en province n’y change rien. La raison tient essentiellement à des question de diffusion et de distribution. Il est parfaitement inutile de défendre un livre qui n’est pas en librairie. Il est loin le temps où le lecteur commandait son livre et attendait patiemment de le recevoir !
MAF : …n’est-ce pas justement ces petites maisons qui auraient besoin, plus que les grosses, d’un éclairage médiatique ?
DM : Si, bien sûr. Dans l’idéal vous avez raison. Je le fais aussi et cela demande un travail particulier. Ces maisons n’ont souvent pas des services de presse très performants. De plus je me vois mal leur demander des livres sans garantie de retour alors que leur assise économique est souvent fragile. C’est en librairie que je vais chercher l’information les concernant. Je suis le travail de certaines de ces maisons — je pense à La fosse aux ours à Lyon ou à Cheyne éditeur en Haute-Loire — et plus encore maintenant qu’il se crée une nouvelle maison par mois. C’est d’ailleurs assez surprenant ce retour en force des petites structures. Il s’en est ouvert une bonne vingtaine l’an dernier. Le plus souvent par des professionnels qui quittent une grosse maison pour voler de leurs propres ailes et défendre leur idée du métier : Héloïse d’Ormesson, Maren Sell, Jean-Claude Gausewitch, etc.
S’il est une raison pour laquelle on doit rester attentif à la production des « petits » éditeurs, c’est qu’ils sont capables de prendre des paris authentiquement littéraires et de découvrir des auteurs. Quitte à se les faire piquer un ou deux succès plus tard ! Elfriede Jelinek a été découverte par Jacqueline Chambon, mais c’est au Seuil qu’elle a reçu le Nobel quelques années plus tard.
MAF : Quels sont les éditeurs dans lesquels vous avez le plus confiance ?
DM : Parmi ceux que je citais tout à l’heure, Gallimard ou Le Seuil restent pour moi des références dans le domaine français, quoi qu’on en dise. Ils accordent une attention très particulière aux jeunes auteurs, en défendent d’autres qui poursuivent une œuvre difficile. Dans le domaine étranger, je préfère L’Olivier ou Actes Sud, et Anne-Marie Métailié pour tout ce qui vient du sud.
MAF : Vos articles donnent une grande place à la littérature étrangère. C’est celle qui vous semble la plus intéressante en ce moment ?
DM : Pendant très longtemps j’ai défendu d’arrache-pied la production française. J’ai beaucoup déchanté depuis deux ans comme la plupart de mes collègues. La qualité s’est littéralement effondrée. Pourquoi ? En raison d’un manque d’exigence des auteurs et des éditeurs. Beaucoup de livres qui paraissent ne sont pas finis, pas « édités », mais si l’auteur a une belle gueule et un peu de bagout il peut toujours espérer faire un succès après un passage à la télévision ! C’est assez désolant. Car derrière ces succès éphémères, la littérature, la vraie, souffre et peine à s’imposer. Résultat : Santiago Amigorena, François Salvaing ou Philippe Forest, pour ne prendre que ces trois exemples, ne font pas les ventes qu’ils méritent. Ils sont éclipsés par des scribouillards d’occasion. Et tout le monde vous dira que ces succès sont économiquement nécessaires à la vie des maisons. C’est, je crois, une politique à courte vue. Une fois que les lecteurs se seront détournés des librairies, ils mettront bien du temps à revenir. C’est aussi pourquoi je défends cette idée de passeur. Selon moi, le journaliste littéraire travaille en étroite relation avec tous les représentants de la chaîne du livre, les libraires, les bibliothécaires… C’est peut-être le seul espoir d’endiguer ce que l’on pourrait appeler une « peopelisation » forcée !
MAF : Subissez-vous une pression plus forte qu’auparavant des maisons d’édition et de leurs attachés de presse ?
DM : Non. Contrairement à une idée très répandue, les attachées de presse ne sont pas là pour nous faire prendre des vessies pour des lanternes. Compétentes, efficaces, elles nous sont indispensables. La relation avec les éditeurs ou les directeurs de collection est d’une autre nature. Les éditeurs ont une boutique à faire tourner, un label à défendre. Les directeurs de collections se battent pour leurs auteurs en même temps que pour imposer leur idée de la littérature. Ils sont souvent entiers, intransigeants ! Mais, comme j’ai la réputation de n’être guère influençable, la conversation avec les uns et les autres reste agréable. Elle leur est parfois utile. Comme tout le monde, le plus rarement possible, il m’arrive de faire un papier « pour rendre service » ou faire plaisir à un auteur qui, sans être un phénix, n’est pas indigne non plus.
MAF : Quel traitement réservez-vous à l’édition régionaliste ?
DM : À l’intérieur du groupe Centre-France, je m’occupe des pages dominicales communes aux quatre titres — La Montage, Le Populaire-du-Centre, Le Journal-du-Centre, Le Berry républicain. Je traite de l’actualité « nationale ». En semaine, chaque titre a ses propres pages « livres » où il traite de ce qu’il veut, dont des parutions régionales qui sont très nombreuses en Limousin comme en Auvergne et dans les autres régions. Ce traitement me paraît pertinent, dans la mesure où il permet d’apporter une information régulière à un large public sans créer de case à part. J’en profite pour souligner que le groupe Centre-France accorde une grande place au livre sous toutes ses formes — fiction, essai, BD, livres pratiques etc. — quand il disparaît de bon nombres de titres de la PQR [Presse quotidienne r égionale, NDLR].
MAF : Votre attention se porte essentiellement sur les romans. Les livres de théâtre ou de poésie auraient pourtant grand besoin d’un relais médiatique…
DM : Bien sûr. Hélas je suis totalement hermétique à toute forme de poésie. Le temps n’y change rien !
MAF : Vous gagnez peut-être aussi une légitimité de journaliste dans la mesure où vous n’êtes pas écrivain vous-même. N’est-il pas étrange que les critiques de livres soient souvent confiées à des écrivains ?
DM : Je crois sincèrement que le fait de ne pas écrire soi-même est la meilleure position pour pouvoir juger de la qualité d’un livre. Je n’écris pas et je n’ai pas l’intention de le faire. Trop paresseux peut-être ? Ce que je trouve le plus désagréable chez les romanciers-critiques, c’est que certains profitent de leur double casquette pour faire l’éloge d’auteurs dont le seul mérite est d’être membre d’un grand jury, le Goncourt ou le Femina !
Au fond, tout dépend de la façon dont on considère le journaliste littéraire. Pour moi, c’est un métier à part entière. Je lis beaucoup, mais je ne suis pas un lecteur comme les autres, je lis en professionnel, ce qui ne veut pas dire que je lise en diagonale ! Je lis par plaisir et quand ce ne sera plus le cas, j’arrêterai. Ce métier, comme tous les autres, a ses règles propres, une éthique. C’est pourquoi j’ai été particulièrement fier de recevoir le Prix de la critique en 2002.
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« Je suis de cette génération pour qui le livre
représente vraiment quelque chose »
(entretien avec Jan dau Melhau,
responsable des Edicions dau chamin de Sent-Jaume)
Olivier Thuillas pour Machine à feuilles : comment en êtes-vous venu à éditer une grande partie de l’œuvre de Marcelle Delpastre ?
Jan dau Melhau : Comme de nombreux occitans et occitanistes, je me suis intéressé à Delpastre dès que je l’ai découverte, tout simplement parce que c’est un grand poète. Or, il était difficile de la lire, puisque jusqu’à sa mort il y avait très peu de textes édités. On restait sur sa faim. Lorsqu’on montait la voir à Germont (Corrèze), elle nous lisait beaucoup de poèmes et nous confiait, toujours difficilement, quelques photocopies. On a passé des nuits entières à l’écouter nous lire ses œuvres, parfois même en somnolant, je dois bien l’avouer, à notre grande honte à tous !
Lorsqu’elle est tombée malade et a senti la fin approcher, elle a souhaité me donner son œuvre en héritage pour que je l’édite. En ce qui concerne la poésie, tout était pratiquement à faire. On avait édité quelques plaquettes avec les moyens du bord, on n’avait pas beaucoup de moyens et on n’était pas du tout aidé, ce qui n’a pas été le cas par la suite : je dois dire que sans les aides [du Conseil régional et de la DRAC du Limousin, NDLR], on n’aurait jamais pu mener ce travail. Ce dernier était en effet énorme : j’ai trié les manuscrits avec elle, je découvrais beaucoup de textes en même temps qu’elle me les montrait, et pas seulement de la poésie, mais aussi ce Bestiaire par exemple qui m’a ensuite donné tant de fil à retordre pour en faire une édition convenable. Il y a quelque chose que j’ai pu mener à bien de son vivant, c’est ce qui est devenu Le Bourgeois et le paysan. Elle me donnait des manuscrits difficiles à déchiffrer, avec des phrases dans tous les sens, jamais recopiés comme c’était souvent le cas pour ces textes d’ethnologie et d’ethnographie. J’ai tout tapé à la machine puis elle a tout revu. Tout cela m’a pris deux ans de temps mais elle était là, elle pouvait revoir le manuscrit, on en discutait ensemble. Après, je n’ai plus eu cette possibilité : c’est un réel problème lorsqu’on doit éditer l’œuvre de quelqu’un qui est mort ; il faut se lancer, il faut résoudre les problèmes et si l’on n’y arrive pas, alors ils restent insolubles. Heureusement, j’avais pu commencer l’édition de sa poésie de son vivant puisque j’ai publié Paraulas per questa terra, un ensemble de psaumes en occitan. Je voulais vraiment qu’elle voit que j’allais mener ce travail à bien, et elle a pu avoir en main les deux premiers volumes de Paraulas per questa terra, qui en compte finalement cinq. Elle est partie en sachant que le travail d’édition de sa poésie allait se faire.
MAF : Voulait-elle que tout soit publié ? Avait-elle fait des choix ?
JDM : Oui, elle souhaitait une édition complète, elle ne reniait rien : la moindre ligne écrite devait rester, la Marcelle n’était pas du genre à brûler ses manuscrits ! Bien sûr, elle avait un jugement sur ce qu’elle avait fait, souvent amusé d’ailleurs, mais elle savait le poète qu’elle était, elle avait conscience de sa valeur, c’est pour cela qu’elle continuait à écrire quotidiennement. Elle avait fait des études aux Beaux-Arts, et donc peint beaucoup et dessiné, mais elle se savait médiocre peintre de même qu’elle savait la valeur de sa poésie.
MAF : Comment avez-vous travaillé après son décès ?
JDM : Je me suis retrouvé seul avec des cartons de manuscrits. J’ai travaillé pendant sept ans pour publier son œuvre poétique complet qui compte aujourd’hui dix-huit volumes. C’était difficile mais passionnant de travailler sur ses manuscrits, on comprend l’évolution de l’écriture à travers les supports utilisés : elle est vraiment devenue Delpastre lorsqu’elle a quitté le cahier d’écolier pour commencer à écrire sur des blocs de papier à lettre. Mais elle pouvait écrire un long poème avec un psaume intercalé au milieu. Les longs poèmes en occitan, elle les avait recopiés, c’était donc plus facile ; mais pour les psaumes en français, j’ai dû aller les traquer dans les manuscrits, où je trouvais aussi des listes de commissions ! Elle a ensuite écrit dans des petits cahiers à spirale, si pratiques à loger dans une poche de tablier : là encore, j’ai trouvé de tout et aussi de nombreux psaumes en français qui pouvaient tenir sur quatre lignes ou trois pages. La plupart des poèmes commencent par la date, avec le titre à la fin, et surtout, chaque poème est signé, même s’il y en a quatre sur une page, elle signe quatre fois, comme pour les authentifier !
MAF : Qu’est ce qu’on ressent, en tant qu’auteur et éditeur, lorsqu’on fait ce travail de fourmi ?
JDM : Tous les sentiments vous traversent : le bonheur de découvrir des manuscrits d’une telle beauté, l’agacement contre elle lorsqu’il faut chercher des heures un bout de poème échappé vingt pages plus loin, elle mettait alors un petit signe, un rappel pour trouver la suite, c’est souvent une petite fleur. Quand on ouvre un manuscrit de Delpastre, on a d’abord envie de prendre la fuite ! On passe son temps à pester contre l’auteur et on est récompensé par la beauté de ces textes que l’on finit par reconstituer. Mais la plus grande joie, c’est quand même quand le livre est là, beau, propre, bien imprimé. Je suis de cette génération pour qui le livre représente vraiment quelque chose, j’aime leur facture, le papier, la typo. La modernité à tout crin dans le livre ne m’intéresse pas : je crois que le livre a atteint, il y a environ deux siècles, son équilibre absolu après quelques siècles de recherche en imprimerie. On édite de très beaux livres de nos jours, mais on publie tellement de livres qui sont de simples objets de consommation. Les jeunes gens ne connaissent plus les livres non rognés, non massicotés : ils me disent « Vos livres ont un défaut de fabrication », ils n’ont jamais vu de livres dont il faut couper les pages ! C’est une belle aventure de sortir un livre à partir de manuscrits difficiles à déchiffrer, labyrinthiques.
Pour revenir à Delpastre, je sais que les textes ne dorment plus au fond des manuscrits, je les donne à lire. Le livre trouve ses lecteurs ou pas, mais pour moi, j’ai fait mon travail : j’ai rendu l’œuvre de Delpastre disponible, et un jour ou l’autre il trouvera ses lecteurs, il en a déjà un certain nombre d’ailleurs, on la découvre tous les jours. Ce travail sur les manuscrits, j’étais le seul à pouvoir le faire, et ce n’est pas orgueil de penser cela, car je la connaissais et j’avais vu les manuscrits avec elle. Je connaissais bien son écriture, ses manies, ses ratures, sa manière de travailler, et surtout, je connaissais sa langue, son occitan, puisque je vivais à trente-cinq kilomètres d’elle. Vous savez que l’occitan est une langue fort riche et précise pour tout ce qui concerne l’agriculture : pour le Bestiaire, je me suis retrouvé avec cent cinquante mots en occitan dont je n’étais pas sûr, des termes très techniques et non employés chez nous, concernant les vaches par exemple. J’ai dû interroger ses voisins pour préciser le sens de certains mots limousins.
MAF : Le travail de l’éditeur, c’est aussi de choisir voire de censurer, avez-vous fait ce « tri » pour Delpastre ?
JDM : Lorsqu’on a préparé, de son vivant, l’édition de Paraulas per questa terra, il y avait cinq cents poèmes en occitan. J’ai discuté avec elle et j’en ai écarté cinquante ou soixante, je lui ai dit que l’ensemble souffrirait de certains textes plus faibles. Mais elle aurait préféré que je garde tout, que je publie tout. J’en ai discuté avec elle : le rôle de l’éditeur, c’est de discuter avec l’auteur. Quand Bernard Lesfargues, ancien responsable des Éditions Fédérop, est venu me voir pour rééditer mon Journal d’un pèlerin, on a discuté la journée entière sur des détails, des occitanismes qu’il voulait enlever et que je voulais garder. En tant qu’éditeur, je refuse des manuscrits, et je sollicite des auteurs, je vois mon travail comme ça, je crois qu’un éditeur a cette responsabilité de dire non à un texte qui ne lui semble pas assez abouti.
MAF : Justement, comment voyez- vous votre travail d’éditeur à l’avenir ?
JDM : D’abord, je continuerai à être un petit éditeur, dans le sens où je publie peu de livres, sûrement pas dans le sens d’éditeur « en région » ou « en province » : cela ne veut rien dire pour moi. Je publie peu car je suis tout seul pour tout faire, et je ne m’en plains pas car je ne supporterais pas de travailler avec qui que ce soit ! Il faut que je sois seul pour faire ce travail. J’aime maîtriser les choses de bout en bout, et j’ai eu la chance de trouver un imprimeur [Plein Chant, à Bassac en Charente NDLR], Edmond Thomas, qui fait des livres comme j’aime qu’ils soient faits. J’avais envie de publier des beaux livres et de travailler en intelligence avec un imprimeur : c’est le cas avec Edmond Thomas, qui est devenu un ami. Je crois que s’il s’arrêtait son imprimerie, j’arrêterais aussi d’éditer car je ne conçois pas de travailler autrement qu’en amitié avec celui qui va imprimer mes livres.
J’ai travaillé beaucoup sur les deux tomes du Théâtre occitan de Dubernard, j’ai encore des textes de Delpastre à publier, notamment des écrits ethnologiques et ethnographiques. Je voudrais bien éditer Michel Chadeuil et Jean-Claude Roulet qui me promet des choses que je ne vois jamais arriver. Je reçois des textes en occitan, je refuse souvent. Il y a aussi des jeunes qui écrivent en occitan et qui viennent me voir : je leur donne des conseils, je parle avec eux de leurs textes, je leur explique qu’ils ne sont pas encore prêts… Parfois je les encourage, mais je peux aussi les décourager ! Il m’arrive de dire à certains qu’il n’y a rien à faire, qu’ils n’écriront jamais rien de bon, je ne ménage pas ceux qui se présentent avec vanité. Mais quand je sens un ton, une voix, même ténue, alors je pousse l’auteur à travailler encore.
MAF : Ne regrettez-vous pas qu’un travail d’une telle qualité soit aussi peu connu du grand public, que vos livres soient si peu présents en librairie ?
JDM : C’est le problème de la diffusion pour les petits éditeurs : nombreux sont ceux qui sont revenus à une diffusion et une distribution en direct après les faillites successives de Distique et de Dilisco. Sur ce plan, c’est vrai que le fait d’être seul est un vrai handicap : je ne peux pas tout faire. J’ai aussi renoncé aux dépôts chez les libraires : c’était une comptabilité compliquée pour eux comme pour moi, et ils me retournaient les livres dans un tel état que je ne pouvais plus les vendre ensuite. Quand on tire à trois cents, cinq cents ou mille exemplaires au maximum, on n’a pas envie de voir ses livres abîmés. Tout mon catalogue est sur Électre, je réponds aux commandes des libraires. Mais vous savez, heureusement que je n’en vis pas, sinon j’aurais fermé boutique depuis longtemps ! Et puis n’oublions pas que je publie beaucoup de livres en oc, avec donc ce handicap de la langue. Mais vous avez raison : je n’ai pas résolu ce problème de la diffusion, et je ne vois pas comment je pourrais le résoudre. Malgré tout, je vends tout de même pas mal de livres, je passe une partie de la semaine à expédier des paquets aux libraires.
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« La passion c’est le livre, l’édition c’est la nécessité »
(entretien avec Jean-Louis Escarfail,
responsable des Éditions Le bruit des autres)
Aurélie Ribière pour Machine à feuilles : Vous avez créé les Éditions Le bruit des autres en 1991. Comment en êtes-vous arrivé à monter votre propre maison d’édition ?
Jean-Louis Escarfail : Comment devient-on éditeur après d’autres activités ? J’ai toujours eu un rapport avec l’imprimerie et le livre et j’avais très envie de faire de l’édition, un peu comme un parasite, parce que je n’écris pas. Mon ami Daniel Soulier, homme de théâtre, a écrit sa pièce à plus de quarante ans, une superbe pièce : Après l’amour. Personne ne voulait ou ne pouvait l’éditer. Nous avons fait imprimer son livre en empruntant à des amis. Cette pièce, que nous avons faite sans moyens, a depuis été traduite en huit langues et continue à être jouée en France et en Europe par des compagnies amateurs et professionnelles. Nous avons commencé par le best seller !
MAF : Pouvez-vous expliquer ce qu’est concrètement le métier d’éditeur ?
J-LE : On a l’habitude de dire que notre métier consiste à faire des paquets. Nos auteurs, pour la plupart des professionnels du théâtre, ne vivent pas de la vente de leurs livres mais de leurs activités annexes. Ils donnent souvent des lectures, ils font des tournées, leurs pièces sont jouées. Nous envoyons alors leurs livres en dépôt dans les librairies. Comme le catalogue des œuvres que j’édite est composé en majeure partie de pièces de théâtre, je travaille beaucoup avec les librairies théâtrales. Mes livres sont également mis en dépôt à Paris dans une librairie qui est aussi un comptoir de vente où tous les libraires de Paris et de la région parisienne vont se servir. De plus, l’éditeur Lansman diffuse les œuvres de mon catalogue en Belgique et au Luxembourg. À Limoges, les librairies Page et Plume et Anecdotes reçoivent mes livres quand ils sortent.
Mais l’activité d’un éditeur ne se résume pas à ça ! Un éditeur a une fonction de passeur, même si je n’aime pas trop ce mot qui a été beaucoup galvaudé. Il fait en sorte que l’auteur puisse rejoindre le public. Cette définition n’est pourtant pas suffisante. Le travail d’un éditeur, ce n’est pas simplement prendre un texte, aller chez l’imprimeur pour mettre ce texte en livre et l’envoyer, c’est aussi un accompagnement dans tout. Il faut travailler avec le texte. Je ne demande bien évidemment pas à l’auteur de faire un texte formaté « Le bruit des autres » comme le font les grosses maisons d’édition ! Mais je peux éventuellement demander de préciser des passages qui pourraient être moins compris. Il m’est aussi arrivé de proposer de joindre des textes à un autre texte parce qu’en tant que lecteur, je les voyais liés.
MAF : Comment faites vous pour choisir les livres que vous allez éditer ?
J-LE : Au début, on recevait les manuscrits et on choisissait les coups de cœur. Aujourd’hui c’est beaucoup plus compliqué : je reçois à peu près cinq cents manuscrits par an et j’édite quinze livres qui ne sont pas nécessairement choisis parmi ces manuscrits, parce que mes auteurs continuent d’écrire et je continue de les éditer. Mon souci n’est pas de faire un catalogue de noms, c’est de faire un catalogue d’œuvres. Quand j’accepte un nouvel auteur, je sais que ce sera pour plusieurs livres. Il est important d’accompagner l’auteur et son œuvre. Cela ne signifie pas que les auteurs qui ont publié une œuvre chez moi sont obligés de toutes les y publier. Avec d’autres éditeurs, nous nous partageons avec beaucoup de bonheur certains auteurs.
MAF : C’est avec ces éditeurs que vous voulez organiser un salon de l’édition en 2006 ?
J-LE : Le salon de la petite édition. J’aimerais inviter à Limoges une quinzaine de « petits » éditeurs, devenus mes amis, que je rencontre au Marché de la poésie à Paris, au Village théâtre du Salon du livre ou à la Foire Saint-Germain. Ils viendraient chacun avec un auteur pour faire des lectures dans les bibliothèques mais aussi dans les trains régionaux. Tous les frais de ces éditeurs et de leurs auteurs seraient pris en charge. Je voudrais, en outre, que les auteurs soient rémunérés pour leurs lectures ; ce sont en effet des gens qui vivent des animations qu’ils font et non pas de la vente de leurs livres. Le Centre régional du livre-ALCOL partage cette préoccupation et a accepté de conduire ce projet. Pour réaliser ce salon, des partenariats seront bien évidemment nécessaires. Certains de mes confrères font un travail formidable et il n’y a pas de raison que, dans cette région d’accueil qu’est le Limousin, cela ne se voie pas et ne soit pas offert aux gens curieux de littérature.
MAF : Rencontrez-vous souvent des difficultés financières ?
J-LE : Beaucoup d’éditeurs ne vivent pas financièrement de la maison d’édition, même s’ils en vivent intellectuellement. Ils ont d’autres revenus, c’est mon cas. Mais nous ne sommes pas les seuls à penser qu’il est nécessaire de sauvegarder tout ce que les tenants du libéralisme veulent mettre à la poubelle parce que ça ne rapporte pas. Les centres régionaux du livre et, pour nous, le Conseil régional nous aident moralement et financièrement dans notre entreprise. Je suis aussi aidé sur les manuscrits par le Centre national du livre. Sans ces aides, il serait beaucoup plus difficile d’éditer des livres. Il faut dire que l’édition prend beaucoup de temps.
MAF : Quel est le dénominateur commun entre les éditeurs qui participeraient à ce salon ?
J-LE : Nous partageons, avec les éditeurs que j’aimerais inviter bien que je ne les aie pas encore tous contactés, Espace 34 à Montpellier, L’Amourier à Nice, Propos de Campagne à Manosque, L’idée bleue en Vendée, l’Amandier à Paris, Cadex à Nîmes, René et Olivier Rougerie en Limousin par exemple, la même vision de notre métier, ce qui n’empêche pas une certaine diversité éditoriale. C’est une vision commune de résistance. Nous ne faisons pas un livre marchand, même si, bien entendu, nous devons en vendre, mais nous faisons un livre nécessaire voire indispensable. La nécessité est mon maître mot. La pièce de Daniel Soulier, dont je parlais, est un exemple parfait : il était nécessaire que nous éditions ce livre qui n’aurait sinon jamais existé.
C’est parce que les grosses maisons d’édition ne font plus ce qu’elles faisaient avant que les petits éditeurs sont nés. Un auteur, René Pons, a publié cinq livres chez Gallimard. Il a soixante-douze ans maintenant et n’est plus publié que chez les petits éditeurs. Autrefois, le vieux Gaston Gallimard lui disait : « Ça ne va pas se vendre mais on aime », aujourd’hui on lui dit : « Ça ne va pas se vendre ». Ce n’est, à mon avis, pas un symptôme de liberté si, depuis à peu près vingt ans, il existe en France beaucoup de petits éditeurs. Au contraire ! Être petit éditeur est presque faire acte de résistance à une certaine forme de coercition. Nous cherchons à révéler un pan de la littérature qui nous semble nécessaire et que d’autres voudraient occulter. Les éditeurs que j’ai envie d’inviter au salon de la petite édition partagent cette vision : ils font ce qui leur semble nécessaire de faire aujourd’hui.
MAF : Être petit éditeur pour vous, c’est donc être éditeur par défaut ?
J-LE : Tout à fait. Cela ne veut pas dire que je n’y prends pas beaucoup de plaisir mais être éditeur ne vient pas d’une volonté délibérée. J’adorerais que de grands auteurs de mon catalogue soient publiés par de gros éditeurs. Il m’arrive d’envoyer des manuscrits, souvent des romans, aux grandes maisons d’éditions mais, la plupart du temps, ils me reviennent. Pourtant, les gens qui lisent le premier roman que Christian Viguié a publié chez moi, L’Homme inutile, le trouvent fabuleux, ils le reçoivent. Si un très gros éditeur l’avait édité, beaucoup plus de gens l’auraient reçu. La grande douleur, c’est ça. Quand on publie des livres de cette qualité, on est heureux de les publier et de les sauver un petit peu de l’Histoire mais c’est en même temps très douloureux parce qu’on les enferme dans une diffusion très marginale. On est toujours en dialectique ! La passion n’est pas l’édition, la passion, c’est le livre. L’édition, c’est la nécessité.
[Merci à Jean-Louis Escarfail mais aussi à son ami, le poète Christian Viguié, pour le temps qu’ils m’ont si gentiment accordé].
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