ALCA* – Agence livre, cinéma et audiovisuel en Nouvelle-Aquitaine, site de Limoges

* Née de la fusion d’Écla, du Centre régional du livre en Limousin 
et du Centre régional du livre et de la lecture en Poitou-Charentes

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Feuilles reçues / Critiques archivées des Éditions Gallimard


L'Ourle

L'Ourle
,
d'Alain Galan,
Éditions Gallimard (Collection « Blanche »), 2012,
127 pages, 13,00 euros,
ISBN : 978-2-07-013699-5.

L’ourle, c’est plus que la lisière d’un champ, c’est un écart entre les bêtes et les hommes, entre le sauvage et « le perfectionné », c’est leur contact aussi, le passage entre les sortilèges du soir et l’effacement du jour, la forêt ancestrale en nous et hors de nous, la duplicité de la perception, de l’imaginaire et de la mémoire. C’est à cette polyphonie de sens, de situations et d’images que nous invite le récit limpide et dense d’Alain Galan.
Le narrateur a choisi de retourner vivre dans la maison de son enfance, dans une partie désertée de la Corrèze : « les hautes herbes, les fougères, la ronce jeune, la viorne, le lierre et le chèvrefeuille enveloppant les gisants masquaient d’un rideau de basse lisse le désastre causé par les vents quelques mois auparavant ». Les insectes participent à cette mort annoncée en inscrivant leur destructive typographie dans la sève des épicéas ; les châtaigniers sont pris de la maladie de l’encre. Lui-même est obligé de passer ses journées à « repeigner », « recoudre » des textes aux mots vides pour un éditeur qui fait fortune avec les « rustiques modernes ». Un charpentier parle le langage des arbres appris de génération en génération ; un tatoueur fada aux allures de Grand Meaulnes peint sur des arbres des figures sortilèges pour exorciser la mémoire invasive de sa mère. Même les mots ont leur fosse commune d’oubli. Pourtant l’art continue « d’éclairer le chaos d’une certaine éternité », même si elle est trompeuse. Les élèves de la nouvelle institutrice auront la chance de découvrir les traces de pastel laissées sur les arbres et peut-être poursuivront-ils leur dessin ?
Une grande mélancolie et une grande poésie se dégagent de ce livre qui parle de l’essentiel.



Louvière

Louvière
,
d'Alain Galan,
Éditions Gallimard (Collection « Blanche »), 2010,
121 pages, 12,00 euros,
ISBN : 978-2-07-012913-3.

Journaliste et romancier, auteur en particulier du beau Le dernier pays avant l’hiver (Éditions Pygmalion, 1995), Alain Galan vit en Corrèze. Dans un court récit servi par une écriture ample et précise, il relate l’expérience douloureuse qu’il vient de traverser : une lourde opération de « mandibulectomie », en fait une ablation quasi totale de la mâchoire inférieure infectée par une tumeur maligne.
Ce texte est bien plus un récit qu’un témoignage. Sans pathos mais avec une lucidité sensible, Alain Galan détaille le déroulement de cette opération hors norme (un semblant de mâchoire inférieure a été reconstruit à partir de peau et d’os prélevés sur la jambe de l’auteur) et son lent réapprentissage de la parole et de la déglutition. Abordant la question de l’apparence, de la monstruosité, du visage déformé, l’auteur pose pour ainsi dire le masque et nous plonge dans ce qui fait passer ce texte du témoignage au récit littéraire à part entière : l’omniprésence de la figure du loup. Fasciné par les crocs du loup, par le parallèle avec la tumeur qui affecte sa propre mâchoire, Alain Galan nous entraîne à la fois dans une série de faits divers liés à la présence du loup et de la terrifiante fascination qu’il a exercé pendant des siècles dans les campagnes françaises, et dans une évocation de la part de loup que l’auteur sent en lui-même. Mêlant souvenirs d’enfance et délires post-opératoires dus à la morphine, le récit prend un tour poétique et nous entraîne à la suite de l’auteur dans ce qu’il appelle une « folie louvière ». Un récit qui ne peut laisser indifférent, dont on sort soit l’esprit déchiqueté soit lové dans une peau de bête.



La Folie des solitudes

La Folie des solitudes
,
de Geneviève Parot,
Éditions Gallimard (Collection « Blanche »), 2009,
204 pages, 16,00 euros,
ISBN : 978-2-07-012507-4.

Après un premier roman remarqué sur trois histoires de femmes, Trois sœurs (Éditions Gallimard, 2005), Geneviève Parot sonde, dans La Folie des solitudes, la violence des hommes et leur profonde animalité en revenant sur un parricide survenu dans les années 1920 en Creuse. Une écrivaine éleveuse de paons se fait détective pour retrouver la trace d’un double meurtrier et tenter de comprendre ces crimes et l’omerta qui les a entourés. L’apparition de la jeune Nadia, elle-même à la recherche d’un aïeul creusois, rapproche les deux femmes mais leur curiosité n’attire pas que de la bienveillance dans ce pays de silence.
L’ouvrage se lit comme un polar à suspense et l’auteure conduit au mieux son récit. Servi par une langue qui nous fait sentir à merveille les solitudes âpres et poétiques de la Creuse, ce roman confirme le talent d’écriture de Geneviève Parot qui passe ainsi, avec brio, la difficile barrière du “deuxième roman”.



Rebeyrolle : Ou l'obstination de la peinture

Rebeyrolle : Ou l'obstination de la peinture
,
de Michel C. Thomas,
Éditions Gallimard (Collection « L'un et l'autre »), 2009,
146 pages, 17,50 euros,
ISBN : 978-2-07-012385-8.

Michel C. Thomas n’a pas connu Paul Rebeyrolle. Il découvre son œuvre en passant par Eymoutiers, presque par hasard. Voici le récit d’une rencontre, celle d’avec le personnage que ses tableaux présupposent.
L’auteur peint la peinture de l’artiste, lui donnant une couleur à la fois drôle et poétique, ô combien romanesque. La digression y est heureuse, attentive et bienvenue, mêlant l’histoire des arts à l’histoire du pays, et à force de convoquer d’autres fantômes, morts ou vivants (en vrac : Ponge, Shakespeare, Courbet, Gatti, Foucault, Rembrandt…), tout finit par faire sens, par s’éclairer. La plume agile de Thomas se frotte à ses souvenirs personnels, à la vie de Rebeyrolle, et, toujours inspirée, retombe finalement sur ses pattes grâce à l’injonction de Kafka : « Dans ce combat qui t’oppose au monde, sois du côté du monde. »



Le Paysan céleste, suivi de Notre part d'or et d'ombre

Le Paysan céleste
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suivi de Notre part d'or et d'ombre
(poèmes 1950-2000)
,
de Georges-Emmanuel Clancier,
préface d'André Dhôtel,
Éditions Gallimard (Collection « Poésie »), 2008 (nouvelle édition),
416 pages, 9,20 euros,
ISBN : 978-2-07-035822-9.

La précédente édition de ce parcours dans l’œuvre poétique de Georges-Emmanuel Clancier (né à Limoges en 1914) avait paru en 1984 et rassemblait déjà Le Paysan céleste (1956), avec Chansons sur porcelaine, Notre temps, Écriture des jours… En rendant accessible à tous, dans une édition de poche de qualité, les poèmes de G.-E. Clancier, elle a contribué à faire connaître ce pan important de son travail (sans doute moins connu, en Limousin, que le célèbre Pain noir). Une certaine dualité, que l’auteur distingue lui-même dans son parcours foisonnant, est au cœur de ce riche volume : « Part d’or et d’ombre », ou « Part du rêve » ainsi qu’« Amour de la réalité »… En cherchant à rallier — comme avant lui, par exemple et par ailleurs, Jules Supervielle — ces deux domaines derrière la réussite formelle et sous la bannière du poème, Georges-Emmanuel Clancier ne fait rien moins que continuer, dans la modernité qui est aussi la sienne, une œuvre originale et humaniste, ancrée en Limousin et d’une portée universelle.