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et du Centre régional du livre et de la lecture en Poitou-Charentes

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Feuilles reçues / Critiques archivées des Éditions Buchet-Chastel


À bois perdu

À bois perdu
,
d'Alain Galan,
Éditions Buchet-Chastel, 2014,
188 pages, 14,00 euros,
ISBN : 978-2-283-02721-9.

« Il me faut maintenant dire quelques mots de ce double pupitre en bois ciré sur lequel, depuis près de quarante ans, tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, je m'obstine jour après jour à pousser la plume ». Ainsi commence À bois perdu, titre qui évoque à la fois la façon dont jadis fut fabriqué ce double pupitre encore appelé chameau, dont ces « quelques mots » seront exclusivement l'histoire, et métaphoriquement l'écriture finement travaillée d'Alain Galan.
Nous retrouvons dans ce dernier roman la poésie des mots rares, du vocabulaire spécialisé qui est un peu sa marque de fabrique et que nous avons aimée dans les précédents.
Ce chameau, le narrateur l'a hérité de son premier employeur, Albert Decharme, rédacteur en chef à L'Éveil-du-Centre. L'histoire du chameau le ramène à ses années d'étudiant, à l'époque où la toute jeune Faculté des Lettres de Limoges était encore dans les locaux de l'Hôtel Burgy, rue de Genève, puis à ses débuts de journaliste au service de ce périodique régional qui l'arracha aux études universitaires. Pas entièrement, disons-le, car nous voici en pleine littérature, entre histoire documentée et fiction, jusqu'à un plaisant délire romanesque du côté de Flaubert. C'est d'abord le perroquet de Félicité, l'héroïne pleine d'abnégation d'Un cœur simple (le premier des Trois contes), qui s'avérerait être passé, comme le fameux pupitre, entre les mains du grand-oncle Decharme, grainetier et oiseleur à Falaise (Calvados). Ainsi passons-nous d'une terre de pommiers à l'autre, du Limousin en Normandie, pour progressivement, sous couvert de la documentation la plus minutieuse, et au fil d'une enquête attrayante, en venir ni plus ni moins qu'à… Bouvard et Pécuchet. Et d'imaginer les deux copistes fous se lançant dans l'étude exhaustive de l'ébénisterie, puis se faisant fabriquer et enfin « chevauchant » en duo le fabuleux chameau.
C'est un Galan détendu, enfin délivré de la maladie qui faisait l'âpreté fantastique de L'Ourle, son opus précédent (Éditions Gallimard, 2012), et plus encore de Louvière (Id., 2010), qui continue ici de méditer sur la nature et sur l'écriture, se permettant ici et là quelques calembours. « D'aucuns me rétorqueront que mon chameau n'est pas un vrai chameau en chair et en bosses […]. Laissons cela. Me suivraient-ils si je leur racontais qu'avant de trôner à Chavignolles, chez Bouvard et Pécuchet, [il] a vécu de longues et belles années dans les prés et dans les bois ? Et pourtant, n'est-ce pas la stricte vérité ? »